L'HUMOUR A MADAGASCAR : LE SAVON NE PASSE-T-IL PAS ?
- août 14, 2026
- Indiamahery
- 11:49 pm
L’humour est un fait social codifié par la culture, l’époque, les règles de vie sociale et les groupes d’appartenance. À Madagascar, l’émergence de la nouvelle génération du stand-up se tient au panthéon des chocs culturels.
L’humour est un sens commun ; soit on l’a, soit on ne l’a pas. Il tranche entre l’aisance relationnelle et la gêne sociale. Une épée qui se manie avec finesse. La moindre différence de culture peut créer des situations tendues ; les petites gênes sociales de jadis font les polémiques dans les réseaux d’aujourd’hui.
Randriamasinoro Herinaivo, connu pour ses imitations imparables et ses personnages mythiques, de Momota à Syril, issu du tarika Johary, Gothlieb, économiste de formation, est devenu, à lui tout seul, l’un des pionniers de l’humour malgache. Ainsi avait-il déclaré un jour, dans une émission : « Le métier de l’humour est indissociable de la culture générale. » Un propos véridique qui révèle la controverse résidant entre « culture » et « générale ». Les cultures se diversifient, et quand on est dans un pays où l’on importe de Chine, idéalise l’occident, tout en voulant prôner sa culture identitaire, qui, malgré tout effort s’estompe. Le melting pot, ne fonctionne tout simplement pas.
– Vous fumez toujours des blondes ?
– Non, je les baise.
L’humour de décharge, selon la théorie freudienne, vise à libérer une tension liée à des sujets faisant l’objet d’une répression moral, le sexe, en occurrence. Permettant ensuite d’aborder le sujet considéré comme tabou avec moins de gêne.
Où est-ce que c’est drôle ? – L’interdit, exprimé de manière inattendue, procure un effet de surprise et un petit plaisir lié à la transgression : une sorte de désobéissance morale. Elle peut être malsaine ou ingénue ; la réaction est purement mécanique. Preuve, quand on annonce une blague sans ellipse et de manière trop explicative, le mécanisme derrière s’entrevoit. Et quand on comprend la logique et le fonctionnement, il n’y a pas de tension, ni de plaisir, l’effet de la transgression est nul. On peut s’émerveiller devant une horloge, jusqu’à ce qu’on comprenne le mécanisme derrière.
Le rire est également cognitif : la transition brutale d’un sujet vers un autre, comme du tabac au sexe choque le cerveau, un choc qu’il évacue par le rire.
Quand est-ce que ça devient intéressant ? – Tout dépend de l’usage, et un artiste se distingue par son intention.
À Madagascar, il en va sans dire que l’éducation mérite une réforme, « éducation » et « réforme » respectivement aux sens larges, ne serait-ce que pour arrêter cette émergence de jeunes artistes déscolarisés qui adoptent les courants extérieurs sans penser ni à leurs enjeux, ni à leurs impacts socioculturels. Blâmer une jeunesse qui se veut expressive, serait ignorer le vrai problème. De par cette faille d’éducation, la population malgache actuelle ignore les valeurs et le fondement de sa propre société. Pour revenir sur cette notion de « culture générale », prenons-nous suffisamment de recul pour comprendre que derrière l’adjectif « général », se voile un autre mot : « Occidental » et qui n’est pas forcément en accord avec notre « culture » ?
Assez intelligent pour dire « oui, mais ça marche en Europe » ; « ils n’ont pas de sens de l’humour » ; « Les Malgaches ne sont pas encore prêts pour ce type d’humour », « ils sont trop étroits d’esprits », « ils n’ont pas saisi la blague », « ils sont débiles », jusqu’à réprendre la phrase « ce stupide pays » issue d’un tout autre contexte tragique. Mais pas assez intelligent pour s’intéresser à la diversité de sa propre culture, de l’appréhender, et adapter son approche.
« C’était mieux avant » – Faut-il donner raison à la nostalgie ?
Un bachelier en technique agricole et géographe de Formation, se démarque par son sens de l’humour décalé, derrière un chapeau de paille, un T-shirt vert fluo serré sous lequel il a fait la coutume d’enfiler un micro sans fil pour avoir les mains libres tout au long de ses performances, s’exprimant en plusieurs dialectes, il aborde avec aisance la palette culturelle qui compose l’île. L’humour est un sens commun. À l’époque où les réseaux sociaux n’occupaient pas autant nos quotidiens, nous nous retrouvons le soir devant la télé, l’esprit disposé dans une ambiance décontracté à rire des histoires anodins tirées de notre quotidien, ou dans le bus, sans que l’on se sente offusqué ni touché. Et même si on l’eut été, les télés et radios étaient démunis de champs de commentaire. En somme, 36 ans de scène, de controverses, d’autodérision, et zéro polémique au compteur. Sacré Francis Turbo !
En raccordant le fil, on en vient à se demander : le Malgache est-il donc à court de sujets plus sérieux auquel s’occuper ? Deviennent-ils comme les Français ? Qui, s’avoue eux-mêmes être des gros râleurs ? Où est-ce l’époque ? La technologie ? L’exposition à trop d’informations qui nous réduit à des êtres frustrés derrière nos écrans et qui oublient ce qui doit nous être réellement essentiel ?
Le « reel » est un format de contenu qui se consomme en masse : les vlogs, les extraits de performances, les moments clés des interviews… Les « scrollers » intensifs peuvent consommer jusqu’à 40 à 50 reels par jour en pleine face comme des bons abrutis, à côtés des variétés de publications qui défile sous leurs yeux, soit, des milliers d’informations qui seront oubliées le lendemain, et ainsi de suite. Leur esprit critique et de jugement se ramollit. Nous pouvons être, sans le savoir, des sujets cible, des prospects, des relayeurs ou juste des chiffres dans un tableau de bord.
La problématique n’est pas dans les blagues ni dans leurs interprétations détachées du contexte, encore moins dans l’esprit prêt ou non à les recevoir. Elle réside toujours dans l’intention de celui qui est sur scène, micro en main, dans la production et diffusion, en entier ou en extrait de la prestation. Mesurons-nous l’impacte de nos paroles, notre posture, et sont elles fidèles aux valeurs et vertus que l’on souhaite incarner ? Si l’intention se résume juste à « percer » – un mot qui à force d’appropriation et de vanité, a fini par ne vouloir rien dire – sans revoir la cohérence entre : le fond, et la forme ; à diffuser un propos polémique pour améliorer sa visibilité ; au péril de son image publique en pleine conscience et blâmer ses compatriotes ; parce qu’on a reçu une éducation héritée de la culture occidentale. La libre-pensée, est une lunette, pas un troisième œil. Faut-il le dire ? Et qu’on se sent nettement civilisé par rapport à ses semblables, et ce, sans compatir. Plutôt, se laisser, en pleine conscience, prendre par une flamme de haine en leur traitant de « vendrana » derrière l’écran de son smartphone, tout en connaissant le réel maux du pays, est un acte de lâcheté et moralement déplorable.
« Devons-nous donc toujours coller cette étiquette d’éducateur aux artistes ? »
– Oui. Avec un point sur le « i »
Cette question est la phrase fétiches à quelques reformulations près de ceux qui ne veulent pas assumer ce qu’ils font, appréhendant l’art comme un moyen de manifester leurs pensées immatures, et ce, sans se soucier de l’impact de ce qu’ils font. Ils créent comme ils défèquent. Lâche la bombe, et basta ! Une pratique vicieuse qui se résume à rendre des œuvres accessibles à tout publiques sans filtre et s’offenser ensuite de l’appréhension de ce dernier. « Quand la merde déborde, c’est encore de la merde » disait Léo Ferré.
L’art, qu’il soit bon ou mauvais, nourrit notre manière de voir le monde. On n’est pas artiste uniquement à des fins décoratives et encore moins pour réussir dans la vie, surtout pas à Madagascar. Je reformule : surtout pas si les cibles des œuvres sont malgaches. C’est factuel. Et râler dessus, cracher sur ses compatriotes n’avancera à rien. Il faut commencer par être pertinent, et consistant. « Oui, mais ça marche en Europe. » N’est donc tout simplement pas valable, à moins de changer d’adresse IP, de localité, d’utiliser un VPN pour ses réseaux sociaux. Sinon, il faut descendre des nuages. Artiste ou non, tout être vivant et interagissant dans la société éduque d’une manière ou d’une autre son prochain. Et avoir de l’influence, réaliser l’impact de son travail sur soi-même et sur les autres, implique une éducation de soi et des autres dans tous les sens du terme. Et tout ça, dans la volonté, et amour. Ce que les personnes sans imagination appellent « la vocation », est juste un sens commun : comme l’humour. N’allez donc pas dire « Je n’en ai pas la vocation » il n’est jamais trop tard pour se reconvertir et devenir comptable, par exemple. Et vous pourrez vous dire cette phrase en vous reveillant tout les matins.
Pour dire qu’il faut renoncer à la facilité, s’émanciper de la paresse intellectuelle, et commencer à analyser les mythes sociaux et pratiques collectifs, forger son propre regard, au lieu de simplement les interpréter, et évoquer une controverse sans réelle maîtrise du sujet. Car croyez le ou non, faire rire ne suffit pas. Être un artiste, c’est conscientiser, même inconsciemment. Humoriste, est donc, celui qui conscientise par le biais du rire. Sinon on passe juste pour un abruti odieux sans éthique ni morale et qui se croit drôle. Et s’il arrive à des milliers de personnes de vous traiter de « con » dans l’exercice de votre pratique, c’est que quelque part, vous devez forcément l’être. Aucune vérité n’est universelle, et encore moins celle de l’occident. Aucune culture n’est générale. Appréhendez la vôtre, avec intérêt et passion. Un problème d’éducation ne se cure que par la volonté d’éduquer et de s’éduquer par la même occasion.
Dans tous les cas, l’humour est un sens commun, soit on l’a, soit on ne l’a pas. Tout est donc dans ce mot : « communtauté ». Comme le disait bien Pierre Desproges : « On peut rire de tout et de n’importe quoi, mais pas avec n’importe qui. »
